Les rappeuses sur le devant de la scène

La voix des femmes est en réalité omniprésente dans le rap, aussi bien français qu’international. La jeune anglaise Little Simz prend part à ce combat avec son titre « Venom » dans lequel elle chante « cause you don’t like pussy in power » (parce que vous n’aimez pas les femmes au pouvoir). Grâce à cette volonté de s’exprimer, elles vont chacune, petit à petit, prendre à bras le corps l’industrie du rap et briser les normes. Malheureusement le peu de place accordé aux femmes dépasse évidemment ce domaine. Nous pouvons nous demander comment un genre si commerciale, sociale et actuelle, prônant la variété des styles et des représentations de manière progressiste, peut-il encore fermer les yeux sur la diversité des genres?

Il reste dans le paysage français le souvenir de Diam’s, comme grand nom du rap féminin. C’était il y a plus de 10 ans, et pourtant elle reste la référence même. Malheureusement, de nombreuses artistes toutes aussi talentueuses n’ont pas eu la chance d’avoir la même reconnaissance, à l’exception de Keny Arkana et Shay qui comme Diam’s, ont décroché un disque d’or. Mais ces exceptions ne font pas état du nombres de rappeuses présentes, travaillant d’arrache pied pour se faire un nom, et être reconnu pour leurs qualités.

Madame rap

C’est de cela que s’offusque la militante féministe et journaliste Eloïse Bouton, qui crée en 2015 le site Madame rap, et organise des concerts, des rencontres et des débats autour du rap féminin. Son propos est limpide :

« Le rap véhicule quelque chose de très émancipateur pour les femmes (…) et en France on est encore très CONSERVATEUR et réactionnaire »

Elle va ainsi dénoncer la généralisation des représentations féminines dans les médias et le sexisme prépondérant qui enferme les femmes dans une sous catégorie.

Eloïse Bouton dira qu’il y « une forme d’ignorance, une gadgétisation des rappeuses. Ce sont des bizarreries « des femmes qui rappent ». On ne parle jamais de leur musique ». Le problème vient donc selon elle de l’exposition médiatique, mais également des maisons de disques. Universal Music qui a signé avec la jeune rappeuse Chilla témoigne : « on rêve d’avoir des artistes féminines de musiques urbaines qui puissent réellement avoir du succès ». C’est pari réussi pour Chilla qui est aujourd’hui l’une des têtes d’affiche, et touche des millions de vues sur chacun de ses clips.

Mais l’idée de se lancer dans un genre qui réunit à la fois les causes et les conséquences du sexisme n’est pas mince affaire pour les rappeuses souhaitant se lancer. La créatrice de Madame rap l’affirme « Les jeunes filles s’auto-censurent parce que la société leur dit qu’elles ne peuvent pas faire du rap. Alors se lancer dans la pratique cela demande encore plus d’effort! ». Le manager de Shay le constate : « des rappeurs il y en à deux par semaines, des rappeuses deux par an. On reste dans un milieu d’hommes, c’est forcément plus dur de se faire une place. Pour caricaturer : tu es la nouvelle Diam’s ou tu es une pute ».

« La société est sexiste, donc le rap aussi, et les codes du rap rendent ce sexisme très visible »

Le reflet des inégalités sociale n’arrête pas les plus téméraires d’entres elles et utilisent ainsi cette rareté pour porter un discours bien plus universel, et ainsi dénoncer ces clichés. C’est le cas de Chilla avec « #Balancetonporc » :

Ou encore Suzanne, nouvelle arrivée sur le devant de la scène avec un caractère bien trempé qui propose « SLT » comme hymne féministe :

Les anglophones comme modèles?

C’est sans aucun doute la France qui prend la deuxième place mondiale en matière de rap. Elle s’est marginalisée du modèle américain et propose un style unique. Mais il faut bien reconnaître que les américains proposent une bien plus grande variété de rappeuses. Nous pouvons mentionner le succès planétaire de Nicki Minaj et Cardi B aux Etats-Unis, mais également certains grands noms du rap US tel que Missy Elliott, Eve, Lauryn Hill, Foxy Brown, Lil Kim et bien d’autres. Mais la Grande-Bretagne elle aussi peut se vanter de ses artistes de talents comme IAMDDB, Little Simz, M.I.A, Lady Leshurr, Stefflon Don, etc. La France est bien loin derrière, et a encore du chemin a faire pour rivaliser en terme de diversité et de choix.

Une variété de styles et de messages

Mais quelques grandes personnalités féminines apparaissent. Shay par exemple, a su construire son empire au travers de sa musique et des messages qu’elle véhicule sur les réseaux sociaux ou dans ses interviews. C’est une femme déterminée et indépendante qui témoigne d’une volonté de s’émanciper. Vrai modèle pour la nouvelle génération, Shay, lors de son interview pour Rapelite, dit que beaucoup de jeunes filles viennent lui demander des conseils et l’encouragent à continuer. Ce fort caractère et cette énergie lui ont permis de se faire une place de choix dans le rap français.

La réputation de Marwa Loud n’est également plus à faire. La jeune femme rencontre elle aussi un succès fulgurant et continue dans sa lancé. Son caractère décomplexé et vrai séduit également et signe ainsi des clips aux millions de vus tel que « Fallait pas » ou encore « Bad Boy ».

Mais ces rappeuses soulèvent également des questions que les hommes n’osent pas aborder. C’est le cas de Lala&ce qui évoque régulièrement de manière explicite son amour pour les femmes. Elle brise les normes et impose son style et son message au travers de sa musique : et ça marche!

La jeune belge Lous and the Yakuza développe également sa définition du rap dans un style bien plus personnel dans lequel son premier titre « Dilemme » fait part de ses sentiments. La liberté et l’acceptation de soi sont des thèmes largement abordées par la jeune femme. Elle propose un tempérament et d’une façon d’être qui lui sont propre, démontré également dans le visuelle très artistique de son clip qui vient parfaire l’intensité du titre.

D’autres styles apparaissent et viennent varier le panel français comme Leys, avec son incroyable charisme et ses ambitions. Ses quelques passages à Planet rap font part d’un succès grandissant. Elle ne cesse de prouver qu’elle mérite sa place dans ce domaine, notamment avec la sortie son titre « 7 rings » l’été dernier :

Quelques noms encore viennent appuyer ce nouvel essor dans le rap comme Doria, Meryl ou Iman es, qui, grâce à leurs talents, viennent chercher la place qu’elles méritent et continuent de briller.

Les femmes de l’ombre

Des femmes également peuvent être au top du rap game sans être les rappeuses même présentent sur le devant de la scène. On peut mentionner Leïla Sy, une grande réalisatrice qui a travaillé avec Fianso, Jul, Youssoupha, Orelsan, Vald, et bien d’autres. Elle a également coréalisé Banlieusards avec Kery James. Elle n’a jamais douté de sa place dans ce domaine, et fait partie des réalisateurs les plus doués de sa génération. Kery James affirme dans une interview pour Brut. que « les femmes ont toujours participé à l’histoire du rap ». Leïla Sy laisse les clichés d’une société misogyne de côté pour prendre la place qu’elle mérite dans l’industrie du rap.

« c’est un milieu dans lequel c’est dur, mais c’est dur partout pour les femmes, (…) mais on est en train de trouver dans notre féminité et dans notre regard quelque chose d’hyper puissant ».

Mais une autre femme se démarque dans le rap game, c’est Pauline Duarte, qui dirige le label Def Jam France à 37 ans. Elle est la première femme à diriger un label de rap en France et témoigne de discriminations et d’injustices qu’elle a du rencontrer dans son parcours pour arriver au sommet. Au travers de sa réussite, elle fait part d’un discours encourageant qui est « d’arrêter d’avoir peur » et qu’il faut « avoir confiance en soi » pour décoller et s’imposer. « Il faut éduquer nos filles a être des femmes fortes » dira-t-elle, « tout passe par l’éducation ». Le rap féminin est selon elle bien plus que les clichés encore véhiculés dans un inconscient collectif.

Rajaa vient appuyer ces propos. Cette dernière, issue de Science Po, gère tous les projets musicaux du label Wati B. Pour elle être féministe, c’est être déterminé, c’est se battre contre les barrières de l’auto-censure instaurée par le rap. Soutenu par toute son équipe, le rappeur JR O Crom montre l’évolution de l’industrie du rap qui laisse de plus en plus de place aux femmes  » c’est bien qu’il y ait des femmes pour montrer aux gens que ce n’est pas un milieu aussi misogyne que ça ».

Ces femmes ne sont pas des cas uniques. On retrouve aussi au sein des maisons de disques Pauline Reignault chez PolydorJuliette Thimoreau chez Bendo Music par exemple. Ou encore Ouafa Mameche, Benjamine Weill sur la médiatisation du rap. Elles ne font pas état d’une parité établie, mais néanmoins d’une avancée dans le combat pour l’égalité.

Ainsi, le rap français tend à se diversifier. On voit nos artistes quitter les normes, les origines sociales, géographiques et religieuses pour créer un domaine libre et unique, ce qui fait désormais du rap le genre le plus inclusif en France. Mais cette limite des femmes vient ternir la diversité au sein du rap français et devient le dernier défi à relever pour les artistes comme pour les auditeurs. Il s’agit de faire preuve de patience, et de s’éduquer à des artistes toutes aussi qualiteuses, et ne plus les réduire à leur sexe ou leur image. Nous sommes en plein dans cette ère de changement, qui va un jour laisser aux femmes la place qu’elles méritent.

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