Le monde, Chico. Et tout ce qu’il y a dedans.

Le 8 mars 1983, Ronald Reagan qualifiait l’Union Soviétique « d’Empire du mal ». En pleine Guerre froide, le président américain ne se doutait peut-être pas qu’un autre empire se dressait sous le soleil floridien. C’est celui d’un Cubain, Antonio Montana, qui terrorisa Miami fin 1983.

Réalisé par Brian De Palma, Scarface est un incontournable de la culture populaire urbaine. Le légendaire Al Pacino y incarne le tout aussi iconique Tony Montana et rentre à jamais dans la légende. L’impact de l’oeuvre est immense et on y trouve une pluie de références, en particulier dans le rap francophone. Retour sur l’héritage du baron cubain de la drogue le plus famous. PS : si vous n’avez toujours pas vu le film depuis sa sortie il y a 37 ans, gare aux spoils.

La figure ultime du gangster

Tony, c’est d’abord l’incarnation de la réussite en tant que gangsta. Le type part de rien, fume tout ceux qu’il doit fumer pour atteindre son trône et devient le roi de Vice City. Le film est violent (pour l’époque en tout cas) avec des scènes très crues et sanglantes. Se comparer au cubain boost l’ego trip et symbolise la réussite d’un rappeur.

Dans ce délire, Booba a énormément fait référence à Scarface dans sa discographie. Pourtant, le Duc joue d’abord le rôle de Manny, bras droit et ami de Tony. Dans Pucc’ fiction, Oxmo Puccino invite le jeune membre de Lunatic en feat dans un son qui retrace les péripéties d’un gangster. À la fin, il imite une scène légendaire de Scarface en feignant d’épargner un traître mais demandant en fait à Booba de lui faire la peau.

« Et puis j’vais pas te tuer, non, dis pas merci

Booba, tue cette merde puante qu’on se casse d’ici »

Oxmo Puccino dans Pucc’ Fiction
Tony demande à Manny de fumer ce traître de Franck

Plus tard, Kopp se compare alors lui même à Tony à l’occasion de nombreux titres. Dans E.L.E.P.H.A.N.T, Scarface, Tony Sosa et bien d’autres, il utilise la figure de Montana pour mettre en évidence sa réussite mais aussi la violence de son monde, « On t’fait parler à la tronçonneuse, kho, dans le monde à Tony » (E.L.E.P.H.A.N.T). Finalement, dans le clip de PGP, Booba se met en scène dans la posture de Tony lorsqu’il règne sur le marché de la drogue. Cela marque définitivement son passage de la place de Manny à celle du trafiquant cubain. Comme ce dernier, il règne maintenant sur le rap français et continue son business depuis Miami.

Kopp se la joue Tony Montana dans PGP

Les références sont parfois aussi plus légères, comme avec Oyé Sapapaya de Stomy Bugsy et Doc Gynéco. Le titre reprend directement une scène culte du film dans laquelle Tony essaie de tchatcher de la zouz. Le cubain le dit lui même, « quand tu as le pognon, tu as le pouvoir ; et quand tu as le pouvoir, tu as toutes les bonnes femmes ». Un schéma repris par pas mal de rappeurs et qui a donné quelques sons de loveurs.

La formulation Oyé Sapapaya est aussi reprise par Ateyaba en feat avec Titan dans un morceau cette fois bourré d’ego trip. Les deux artistes se placent en « roi d’ce game » et cette fois-ci c’est bien la réussite de Tony qui est mise en avant. Mais ce succès n’empêchent pas les deux gangstas d’être des charmeurs, « on baise aussi les petites, on baise pas que les lois ». Joke et Titan n’hesitent donc pas à lâcher quelques « Oyé Sapapaya » à la gente féminine. De la même manière que Tony qui, en dépit de son trafic, aime parfois séduire les femmes.

« Des mains faites pour l’or et elles sont dans la merde »

Lors de l’exode de Mariel, Fidel Castro expulse vers les States 125 000 cubains opposés à son régime. Il se permet au passage de vider ses prisons et 25 000 incarcérés se mêlent à la masse. Parmi eux, Antonio Montana. Abandonné par son propre pays, Tony débarque sans un seul sous aux États-Unis. Il a inspiré la rue et souligné une triste vérité que le rap dénonce encore et toujours.

C’est Tout Ce Qu’on A, Fonky Family, 2006. L’instru du son est un sample du thème principal de Scarface, thème composé par Giorgo Moroder. Dans ce morceau, le groupe marseillais dénonce une société qui ne laisse aucun espoir à la rue. Pour eux, le rap c’est « tout ce qu’on a », à l’image de Tony qui n’a que la drogue pour s’en sortir. De la même manière, « l’argent est le seul langage d’ici », il faut faire du bif pour réussir. Sauf que la street est marginalisée et que ce soit par le rap ou la bibi, ce sont des chemins alternatifs qui mènent à la réussite.

« Tu trouves que le chant de nos vies ne sonne pas juste

Mets ça sur le compte à la société ou aux vodkas russes »

Sat l’Artificier dans C’est Tout Ce Qu’on A

Booba lui-même, qui idolâtre Tony, l’a utilisé comme figure de dénonciation. Dans On m’a dit, de son incroyable premier album solo Temps mort, le Duc règle ses comptes. Il refuse d’être la « putain de l’État » et lorsqu’on lui demande d’être moins vulgaire il répond que ce n’est pas sa faute si les petits « pensent à Tony devant leur petits suisses« . Finalement, B2O était peut-être lui même l’un de ses petits qui rêvaient d’être Tony. Dans ce morceau il explique par exemple qu’il a percé en indé, sans maison de disque. Comme le criminel cubain, Booba s’est fait tout seul. Il le sait mieux que personne, dans le ghetto, faute d’opportunités les jeunes doivent s’en sortir solo. En ce sens, qui mieux que Tony Montana incarne cette réussite ?

Toujours dans la catégorie époque de nos grands frères, le légendaire groupe IAM a bien sûr fait référence à Scarface. Le film a même une place toute particulière dans l’ultra-classique L’école du micro d’argent. Dans Demain c’est loin, Shurik’N explique que les jeunes rêvent de « tomber les femmes comme Manny ». Le son ainsi que le clip peignent de façon crue et imagère la réalité des cités. Une réalité semblable à celle de Tony qui évolue dans la misère et veut vivre le rêve américain.

Mais l’utilisation la plus intéressante de l’oeuvre de De Palma par le groupe marseillais est dans le morceau Nés sous la même étoile. Le texte entier s’articule sur une opposition entre le niveau de vie des foyers les plus aisés et celui des plus pauvres. Les paroles se veulent fatalistes « Je peux rien faire, spectateur du désespoir… » et le groupe regrette de n’être pas « nés sous la même étoile ». Le son se conclut par le fameux « la vie de rêve » prononcé par Tony. Cette vie de rêve, celle des foyers aisés, paraît ici bien loin.

« La vie de rêve », reprit par IAM et bien d’autres

Le mal au service du bien

Près de 20 ans après IAM, Ninho utilise à son tour la voix de Tony prononçant « la vie de rêve » dans M.I.L.S. Dès la première piste de l’album, nommée M.I.L.S également, cette phrase introduit et conclut le morceau. C’est un son super introspectif dans lequel NI se livre, sur son passé, comment la rue l’a construit, son ascension vers sa vie de rappeur. Il explique que « Tony a tué Manny, tu grandis, tu perds des amis », la route du succès est longue, douloureuse, mais le rappeur n’a jamais lâché.

« Moi, j’ai tellement rêvé du disque d’or que je n’en dors plus la noche »

Comme Tony, Ninho ne jure que par le succès

Ces dernières années, le projet qui a le plus rendu hommage à Scarface est sans aucun doute Le Monde Chico. Du titre de l’album à celui des morceaux, l’intégralité de l’oeuvre est truffée de références à Tony Montana. Ademo et N.O.S font un parallèle entre leur parcours et celui du gangster. Mais ce qui les différencie des autres rappeurs, c’est leur esprit QLF, ce code de l’honneur qui différencie Tony des autres barons de la drogue. En somme, ils sont Plus Tony que Sosa. Montana veut le monde mais refuse de bafouer ses principes et sabote un attentat qui aurait coûté la vie à femme et enfant. Cela déclenche une guerre avec son associé Sosa, lui prêt à tout pour son biz.

Sauf que comme pour Tony, il y a une part de PNL torturée par leurs actions. Chez les deux frères, c’est leur rapport à la religion qui est mis à mal. Ils ont conscience de cette âme noircie par leur passé dans la drogue et cette force qui ne leur permet d’atteindre le sommet « que lorsque les pêchés sont empilés ». Ademo le sait, « riche dans l’haram ou pauvre dans l’halal », il est prêt à nourrir les siens au prix de son âme. De la même façon, Tony cherche à tout prix à aider sa mère et sa soeur. Sauf que la madre Montana le renie et lui dit qu’il détruit tout ce qu’il touche. Cela s’avère vrai puisqu’il perd son empire, son ami Manny, mais surtout ce qu’il a de plus cher, Gina, sa soeur. Une part d’ombre vicieuse, entretenue par leur activité, qui elle même nourrit leur famille, que ce soit pour Tony ou PNL.

Dans le rap français, Antonio « Tony » Montana a donc été mangé à toutes les sauces. De gangster ultime à espoir pour la rue, la figure du cubain a aussi été utilisée dans des récits beaucoup plus intimes et personnels. Les références à Scarface sont tellement légion qu’on ne pourrait pas toutes les citer. Cet infime aperçu en dit peu sur l’impact du film de Brian De Palma dans la culture populaire. Tony Montana est légendaire, Tony Montana est une icône. Et au fond de lui, c’est peut-être ça qu’il voulait le plus. « Le monde, Chico. Et tout ce qu’il y a dedans. »

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