Into the Kekra-verse

Le 28 juin dernier, Jacques Kossowski est réélu maire de Courbevoie, son cinquième mandat d’affilé depuis 1995. Surplombée par La Défense, la ville a une population active composée à plus de 55% de cadres et professions intellectuelles supérieures d’après l’Insee en 2017.

Le feat Covid-19 x Canicule fut incontestablement le hit de l’été dans lequel on ressemblait tous à des petits Kekra, avec notre masque et lunettes de soleil. Grâce à cette apparence masquée, son flow vestimentaire et ses nombreux clips, le Courbevoisien a créé un univers visuel ultra efficace. Une dimension dans laquelle il est maître de son destin et qui donne sens à sa musique.

Cacher qui l’on est pour devenir qui l’on veut

Bien sûr, Kekra enfile d’abord son masque pour des raisons purement pratiques. S’il a pour but de mettre la daronne à l’abri, il refuse pour autant qu’elle sache qu’il fait du rap. De la même manière, il n’a pas davantage envie que ses futurs enfants apprennent une telle chose. Comme il le dit dans Non, « J’veux pas que mes gamins-mins-mins sachent que j’fais du son », ce qui est assez explicite. Afin de cacher ce complexe ancré en lui, il masque la réalité pour en créer une nouvelle, celle où il n’a plus de visage, plus d’identité.

Pour lui, le rap ne vaut en rien plus que la bicrave et il n’y a pas à en être fier. Parce que « rap is shit », l’artiste du 92 refuse d’être starifié et préfère servir les plus démunis. Conditionné par la vue des tours de La Défense depuis son quartier, Kekra revendique son appartenance au côté lésé de Courbevoie.

Dans le clip Pas joli, il illustre cette situation. Il est « issu des quartiers douteux où c’est pas joli » et pour faire de l’oseille, c’est très galère. Le clip ne laisse apparaître aucune couleur, on observe la morne apparence de son quotidien. Une jeune femme tend un piège à son dealer afin de lui voler sa came. Pendant ce temps, Kekra s’amuse avec sa Porsche et ses potes, lui qui a maintenant réussi dans la drogue et le son. Certaines séquences laissent apercevoir les tours du quartier d’affaires en fond, si loin de ces problèmes mais pourtant si proche géographiquement. À la fin du clip, la jeune femme a finalement éliminé son dealer et enfile un masque. Dans la rue, n’importe qui peut être Kekra et pour s’en sortir il faut se salir les mains.

Super-Kekra

Le rappeur des Hauts-de-Seine a également exploité l’une des facettes du masque les plus utilisées de notre époque : celle du super-héros. S’il y a bien des gens dans ce bas monde qui ont besoin d’une identité secrète, ce sont eux. Grâce à cette face masquée, Kekra peut facilement donner une dimension fantastique à son personnage. On ne voit jamais ses yeux, ni sa bouche, hormis lorsqu’il fume. Ce visage sans expression donne un côté légèrement inhumain, comme au-delà de la réalité des mortels.

Il adapte également le choix de son masque et de sa tenue selon le contexte de son propos. Porte-t-il une cagoule complète ? Ou alors un simple masque chirurgical laissant apparaître ses cheveux ? Est-il en total look black ou bien combo short et t-shirt sur la plage ? En fait, on croirait presque un personnage de jeu vidéo qui choisit son skin à chaque game. Dans le clip Tout Seul, le rappeur se met en scène dans un univers retrogaming des années 90. Cet aspect visuel « irréel » du personnage lui permet d’être introduit de manière tout à fait cohérente dans ce design.

Dans Batman, Kekra prend carrément la place de la chauve-souris en tant que justicier masqué. Accompagné de sa Kekramobile, le chevalier noir de Courbevoie arpente les toits de Tokyo pour combattre le crime. À nouveau, sa flexibilité visuelle se met au service du clip. Il porte un premier masque, rappelant celui de Kylo Ren dans Star Wars, qui en cache un second full black, le tout avec des outfits paramilitaires assez techniques. Finalement, on garde l’esprit de super-héros qui change d’équipement selon la situation.

Il faut le dire, quelle masterclass niveau flow.

Le masque comme vecteur de révolution

Une autre utilisation du masque dans nos société est celle du symbole révolutionnaire, une face unique nous unissant derrière une même cause. Kekra a lui-même connu le racisme et la pauvreté, alors même qu’il ne pouvait qu’observer avec envie la richesse de ses voisins.

Avec Putain de salaire, il utilise sa force pour libérer les opprimés et amener la justice dans ce monde. Il détient dans le clip les pouvoirs du personnage d’In Famous, comme si son masque lui octroyait des mystérieuses capacités. C’est d’ailleurs une approche récurrente puisqu’il se compare à Jim Carrey, notamment dans le morceau éponyme. De la même façon que l’acteur de The Mask, Kekra est abrité par une force surnaturelle lorsqu’il enfile son habit. Il a donc choisi de servir la plus noble des causes : rendre au peuple sa liberté. Comme il l’a toujours dit en interview ou à travers sa musique, derrière ce masque ne se trouve qu’un « citoyen du monde ». Un homme libre, sans aucune haine en lui.

Le natif du 92 est également un gros fan de Death Note. Dans ce shōnen, Light (Raito dans la version nippone) Yagami trouve un cahier de la mort grâce auquel il peut tuer n’importe qui en inscrivant son nom dedans. Il décide donc d’éliminer tous les criminels du monde et faire justice lui-même. Bien entendu, personne ne sait qu’il est l’auteur de ces exécutions et ses actes sont assimilés à ceux d’une puissance supérieure, Kira, le dieu de la mort.

D’une manière un peu similaire, on ne sait pas qui se cache derrière ce masque et la seule puissance qui lui est attachée est Kekra, sans identité à lui associer. Sauf que pour atteindre ce monde utopique qu’il convoite, Light sacrifie sa propre âme en agissant comme les criminels qu’il combat. Pour sortir de la hess, Kekra doit passer par la bicrave et le son, deux choses dont il a honte et qu’il n’avouera pas à sa mère.

Il se compare d’ailleurs à plusieurs reprises à Kira. Il se considère seul, comme Light, sans ami. « Que de la famille », comme il le dit dans Raito Yagami, Kekra est un solitaire qui se bat pour la mif. Dans Boombastick, il décrit sa faculté à tuer, « J’écris, tu meurs : Kira », manière d’exprimer son poids dans le rap game. À l’occasion de son freestyle Booska Kira, on l’imagine bien écrire ses lyrics assassines à la façon de Light qui écrit sur son cahier de la mort.

La misère est si triste

Une donnée récurrente dans les clips de Kekra est son utilisation des couleurs. Lorsque les scènes prennent place dans son quartier, le schéma est toujours le même. Des tonalités de couleurs très ternes : du gris, du marron, du noir. Les vêtements de l’artiste sont dans la même veine, des tenues plutôt sobres et foncées. La misère est exprimée sous sa plus simple apparence, l’environnement paraît vraiment morose. Seules les tours de La Défense reflètent au loin le bleu du ciel. Un bleu que la banlieue ne peut pas atteindre.

Dans le clip UZI, Kekra se rapproche du quartier d’affaires, donc se rapproche de la richesse. L’environnement est toujours terne, mais un peu moins qu’avant. Il n’a pas encore totalement quitté le quartier mais il s’en éloigne tout de même et il y a davantage de couleurs. Sa tenue est toujours noire mais cette fois, des bandes oranges la borde et les effets visuels sont plus flashy. On s’approche du « bon côté » de Courbevoie, celui où l’on ne se contente pas d’observer la richesse des gratte-ciels mais où l’on peut y accéder. Le bleu du ciel se reflète désormais sur la BMW et non plus juste au loin. Ce qui est quand même plus sympa.

Finalement, ce n’est que lorsqu’il s’en va loin que les teintes de couleurs sont explosives. Comme si la vie était plus belle ailleurs, les paysages sont éclatants et contrastent totalement avec la tristesse de Paris. Le outfit de Kekra est lui aussi beaucoup plus vivant et les effets visuels ont de quoi provoquer une crise d’asthme. Loin du 92 et l’environnement morne qu’il y décrit, le rappeur s’amuse et peut enfin vivre. D’une certaine manière, ces nouvelles couleurs représentent de nouvelles saveurs. Celles de la richesse et de la liberté, celles qui n’existent pas dans la street.

Welcome to Kekraland

Pour Kekra, ce masque constitue une échappatoire, une manière de se libérer des barrières de notre monde. Dans La mort nous guette, il exprime sa frustration : « Tout c’qu’on veut c’est vivre mais la mort nous guette ». Pour la banlieue, dur de vivre sans la violence, sociale ou physique, d’autant plus lorsque l’on grandit à côté des riches. La mort est ici personnifiée, prête à frapper à la porte. Face à elle, impossible de compter sur l’État pour venir à la rescousse. Enfiler le masque, c’est donc une manière de ne plus avoir d’origine et se libérer. Encore une fois, la seule façon de vivre est la fuite.

Le crack de Courbevoie est très inspiré par l’univers japonais. Que ce soit au niveau des sappes, des mangas ou de la culture, Kekra kiffe le Pays du Soleil-Levant. Il collabore notamment avec l’artiste KOHH, lui aussi très porté sur la mode et le rap. Un bel endroit pour s’échapper donc, à l’image du son 9 Milli, dans lequel, pris en chasse, il choisit Tokyo pour s’enfuir. Dans cette ville, Kekra est intraçable et connait chaque recoin par cœur. C’est donc ici qu’il choisit de fuir cette mort qui le traque depuis son quartier. Même masqué, même dans un autre pays, elle continue pourtant de le chasser. Malgré tous ses efforts, ses démons le rattrapent.

Pour enfin semer ces vilains fantômes, Kekra doit alors atteindre l’expression d’évasion la plus totale. Il touche notamment cet état dans le clip Sans visage, un peu comme la forme ultime d’un Super Saiyan. Si « ces bâtards voudraient pouvoir me stopper », c’est dorénavant impossible. Il est maintenant un sans visage et n’est plus rattaché à quoique ce soit.

Pour ce citoyen du monde, il n’existe alors plus aucune frontière. Cette absence d’identité et d’origine le préserve de toute forme d’oppression ou de limite. Lorsqu’il enfile le masque, il n’a plus d’ennemis, plus de racisme, plus de menace. L’homme derrière les lunettes ne devient plus qu’une chose : Kekra. Et ça, c’est surement la meilleure des libertés.

Grâce à ses diverses utilisations du masque, sa gestion des couleurs, sa vision du monde ou simplement son flow, l’identité visuelle de Kekra n’a pas d’équivalent. À défaut de vivre dans ce monde utopique sans cloisons, l’artiste a créé son propre univers. Dans celui-ci, malgré le masque, vous ne trouverez aucun geste barrière.

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