Bienvenue chez Hugo TSR

Lorsqu’on évoque les plus belles plumes du rap français, les noms de Damso, Nekfeu, Booba ou Vald ressortent très vite. A contrario, le nom d’Hugo TSR est rarement évoqué. Ce rappeur parisien, totalement indépendant, semble être un OVNI dans le rap hexagonal, tant son univers lui est propre. Bienvenue dans l’univers d’Hugo TSR, bienvenue dans le 18ème arrondissement de Paris.

Témoin du quotidien

Alors que de nombreux artistes ressentent le besoin de voyager pour trouver l’inspiration, Hugo TSR est loin de tout ça. En effet, le rappeur parisien préfère narrer ce qu’il se passe dans son quartier, le 18ème arrondissement de Paris. Ce quartier parisien est fortement touché par la pauvreté. En 2011, le revenu médian par ménage était le plus bas de toute la capitale et le taux de pauvreté dépassait les 20 %. De plus, le 18ème arrondissement est multi-culturel du fait d’une immigration importante. Au début du siècle, 55 % des jeunes étaient d’origine étrangère. Hugo TSR fait partie de ces jeunes là, comme il l’explique dans J’veux pas grandir, sorti en 2005 : Mère japonaise, père alsacien. Le 18ème arrondissement comprend notamment la butte Montmartre (J’étais sur la colline d’en face bref la butte Montmartre, Dojo) mais aussi des quartiers malfamés : Boulevard Ney il y a plus de putes qu’à Pattaya (Alors dites pas) / Marx Dormoy il y a des joujous à vendre mais c’est pas Toys’R’Us / Tu d’viens bizarre quand tu squattes trop Pigalle (Point de départ).

C’est les péripéties d’un quartier pauvre et plutôt jeune (près de 40 % de la population a moins de 30 ans) et brassé par plusieurs cultures que le rappeur raconte à travers ses différents projets, et particulièrement dans Fenêtre sur rue, son 4ème projet solo sorti en 2012.

Pour décrire son quartier, le rappeur parisien utilise des paraboles. C’est une figure de style qui consiste à raconter une brève histoire du quotidien afin d’en tirer un enseignement ou une morale. Et c’est dans le son éponyme de l’album Fenêtre sur Rue que ce procédé est le plus utilisé. Ce morceau débute par un extrait du film Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock, sorti en 1954. Le personnage principal de ce film se retrouve contraint d’observer le voisinage car il s’est cassé la jambe et n’a donc rien d’autre à faire. Ici, Hugo TSR n’est pas forcé d’observer la rue mais l’ennui est tel qu’il n’a rien de mieux à faire.

Son observation commence au milieu de l’après-midi : Il est 15h, j’suis réveillé par le bruit de la vaisselle et se termine au bout de la nuit : Si j’reste encore une heure j’assisterai au réveil de ma ville. Il termine ce morceau à 4 heures du matin car une heure plus tard il est 5 heures, l’heure à laquelle Paris s’éveille selon Jacques Dutronc. Avant de s’attaquer à la description de son quartier, on peut noter que le mode de vie d’Hugo est un peu particulier. Il se réveille à 15h et s’endort au petit matin. Cela semble être une habitude chez lui, étant un grand habitué des soirées arrosées entre amis comme on le voit dans le clip de Coma Artificiel :

Mais revenons en à Fenêtre sur rue : tout au long du morceau, le MC parisien va raconter des petites histoires qu’il voit de sa fenêtre. Le 1er couplet rapporte des événements de la fin d’après-midi jusqu’au début de soirée. On retrouve tous les aspects du 18ème arrondissement évoqués ci-dessus. Tout d’abord, la pauvreté : « Un clochard passe, un de ceux qu’on n’a pas vu d’puis des mois / Tout le monde le pensait mort, normal il est trop pauvre pour avoir mis les voiles. Cette pauvreté a de terribles conséquences puisqu’elle peut entraîner le trafic et la consommation de drogue et alcool : « Eux ils vendent pas des CDs d’rap, ke-cra, CC / Il boit en continu les yeux rivés sur sa jeunesse » . Cette story-telling du 18ème se poursuit tout au long du morceau et les expressions « toujours », ‘d’puis des mois » et « schéma classique » laissent penser qu’Hugo a l’habitude d’observer son quartier depuis longtemps. Il y prend même un certain plaisir : « J’regarde pas la télé moi j’ai mieux qu’ça j’ai ma fenêtre ».

Témoin de la misère

Par sa fenêtre, Hugo voit la pauvreté mais il voit surtout la galère et plus particulièrement la galère des jeunes comme lui. A l’instar de Vald dans Ce Monde est cruel, le rappeur parisien montre les défauts du système actuel, comme le chômage de masse. Dans le 18ème en 2016, il y avait selon l’INSEE 68 % des jeunes de moins de 25 ans au chômage. Face à cela, Hugo et les siens sont obligés d’enchaîner les petits boulots à droite et à gauche : « Pilote de transpalette semaine d’après j’suis dans le téléconseil, j’ai pas eu le choix Monsieur pouvoir d’achat m’a fait intérimaire » (Alors dites pas). Même son de cloche dans le refrain de ce morceau : « Alors dites pas que ce jeune a l’choix d’avoir un taff honnête / Bac+3 tout ce qu’on te propose c’est de conduire une camionnette » Selon lui, il a moins de chances de réussir car il n’a pas a chance d’avoir un environnement propice à cela : « Sans piston parental, rêve pas de château à part en sable » (Alors dites pas) / « Avec une chance aussi fidèle que Tiger Woods » (Point de départ). Tiger Woods est un golfeur américain connu pour avoir trompé sa femme de nombreuses femmes. Ainsi sa fidélité est faible comme le sont les chances d’Hugo.

Hugo est un des membres fondateurs du TSR Crew, un collectif de rappeurs du 18ème arrondissement créé en 1999.

L’ancien membre du TSR Crew met en avant d’autres failles sociétales, comme les inégalités de richesse. En effet, le système actuel crée des ultra-riches qui deviennent accros à l’argent et en veulent toujours plus : Prêt à tout pour la monnaie tu la surveilles comme ta reuss » (Alors dites pas) / Tant pis pour la mater je pense plus à rien à part mes sous / Chez moi l’argent c’est sacré j’donnerai mes gosses avant la clé du coffre (Pauvre roi). Dans ce dernier morceau, il est important de noter que le « je » ne renvoie pas à Hugo, qui lui n’est pas intéressé par cette course à l’argent. En effet, il ne sort aucun son commercial et est plus concentré à préserver son rap old school plutôt que de faire des gros chiffres de vente comme il le rappelle dans Point final : « Je n’lâcherais pas mes militants mais pour atteindre les dix milles ventes ». Le rappeur ne se retrouve pas dans ce système dans lequel l’argent est sacralisé, les médias influencés et la société discriminante comme il l’explique dans Old boy : « Ils rêvent d’une France blanche, sans asiats, sans noirs et sans arabes / Y avait trop peu de burqas […] J’emmerde tous ces médias, les politiques et tous les cons autour / Ca sert à quoi d’voter ? Vu que c’est les banques qui contrôlent tout »

Outre la course à l’argent instauré par le système capitaliste et le chômage, Hugo TSR met en avant un problème encore terriblement d’actualité en 2020 : le racisme et les violences policières. Le morceau Alors dites pas commence d’ailleurs ainsi : « C’est plus des DRH c’est des militants pour le FN » Les DRH (Direction des Ressources Humaines) sont chargés de recruter les employés et le rappeur parisien les compare à des militants pour le Front National, parti politique d’extrême-droite. Lui-même est d’origine asiatique et a semble-t-il été victime de discrimination : « J’ai la face de citron qu’ils ont envie de presser (Ugotrip) / Alors dites pas que le racisme a disparu, trop de préjugés dans leur regard (Alors dites pas). Le refrain de Piège à loup rappelle aussi l’omniprésence de la police et de la violence dans son quartier : « Chance en vacance, violence en vadrouille / La haine patrouille, tu l’esquives pas elle est partout » Ici, Hugo utilise une métonymie en évoquant la haine à la place de la police. Le rappeur parisien n’a aucune empathie envers la police : « On sait plus qui est qui comme un keuf qui promène son chien » (Point de départ).

Les supporters du Ménilmontant FC dénoncent les violences policières en utilisant une punchline d’Hugo TSR.

Mais c’est sans aucun doute dans le morceau Eldorado qu’Hugo décrit le mieux les discriminations et les inégalités. Dans ce son, le rappeur va de manière très astucieuse décrire la France et son histoire depuis la Seconde Guerre Mondiale. En effet, il va d’abord rappeler que la France a eu fait appel à l’immigration au lendemain de l’Armistice en 1945 : « Mais quand il a fallu construire, on a appelé l’immigration » Puis, pour les loger, la France a du construire des ghettos : « Il fallait les loger, nouvelle génération d’ghettos, foutez les moi là bas d’façon ils puent la plupart sont gé-dro » / « Les ouvriers logent dans des cages à poules »

Par la suite, le MC parisien va dénoncer tout ce qui ne va pas comme la montée de l’extrême-droite, mais aussi les problèmes identitaires et les violences policières : « C’était la mode des arabes dans la Seine / les immigrés qu’on mettait à part ont eu des gosses / pas une ligne sur l’esclavage, normal qu’ils enculent l’école » Dans la première partie de cette punchline, Hugo fait référence au massacre du 17 octobre 1961 durant lequel des manifestants algériens ont été victimes de violences policières, certains étant même jetés dans la Seine. Il a fallu attendre 2012 pour que l’Etat reconnaisse ce massacre qui a fait entre 40 et 90 morts selon les estimations.

Népal : « Les keufs cherchent des arabes, f’raient un perfect en vidant la Seine »

Et face à toutes ces galères, alcool et drogue, très présents dans l’univers du rappeur, semblent être les seules échappatoires d’une jeunesse enfermée dans le 18ème. Il compare même son arrondissement à une prison dans le son La Ligne Verte, une référence au film de Frank Darabont mais aussi à la ligne 12 du métro parisien. C’est cette ligne de métro qui dessert le quartier d’Hugo. Il se compare d’ailleurs à un prisonnier dans le métro : « La ligne verte, quelques mesures grattées au fond de la ligne 12 ». Emprisonné chez lui, cela semble totalement paradoxale mais il s’agit d’une réalité sociale forte. En effet, le coût de la vie, et notamment les loyers à Paris qui ont augmenté de 50 % entre 2005 et 2015, empêchent certaines personnes de déménager : « Tellement d’bananes, j’suis à bout faut que j’me tatoue le plan de Paname » Ici, Hugo fait référence au personnage de Scofield de la série Prison Break, qui se tatoue le plan de sa prison afin de préparer son évasion.

Hugo TSR, porte-parole d’une jeunesse perdue.

De par sa façon propre à lui d’aborder des thèmes sociétaux importants en les mettant en parallèle avec son quartier, Hugo TSR a développé un style quasi unique dans le rap français. Ses instrus sont très épurés, une façon de mieux faire ressortir le texte. En effet, le MC du 18ème privilégie cette pureté musicale : « Ma zik c’est comme ma femme, c’est la plus belle pas besoin d’chirurgie » (Point Final). Il semble d’ailleurs être l’un des derniers représentants d’un rap old school, du début du siècle. Conscient de son talent, celui qui se définit comme « le roi des punchlines légendaires » sait qu’il aurait pu percer mais lui préfère rapper par passion et en restant vrai : « J’aime pas les contrats, du son sale, c’est pas d’la compta ». On retrouve encore cette idée qu’Hugo est loin des chiffres à l’instar d’autres rappeurs comme Damso (Très loin des maisons de disques et près de mon public avisé, très loin des ventes et des chiffres mais proche de la musicalité) ou Népal (Dieu merci je suis pas en l’air au point de vouloir vendre des CD).

Enfin, en insérant des extraits de films, l’ancien membre du TSR Crew arrive à créer un univers complet, permettant aussi de mieux faire passer le message global de ces albums. Dénonciation du système capitaliste, alcool et drogue dans les mains de la jeunesse de son quartier, les thèmes abordés sont assez classiques mais la manière dont ils sont abordés font d’Hugo TSR un OVNI du rap français. Et c’est sans aucun doute cette authenticité qui fait sa force.

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